Ceci n’est pas une chaise

26 juin 2024

Une chaise, tout le monde sait ce que c’est. Généralement, c’est un objet composé d’un dossier, d’une assise dont la profondeur et la hauteur varient en fonction des modèles et d’un piètement. En apparence, on pourrait penser qu’une chaise se résume à cette définition factuelle.
 
Mais dans l’histoire du design la chaise n’est pas qu’une simple assise : elle est une figure emblématique.
 

En dehors de sa fonction principale – s’asseoir – la chaise est l’objet design par excellence. Architectes, décorateurs, concepteurs… Beaucoup de grands noms du design se sont essayés à la création d’un modèle. Créée par la civilisation égyptienne en 2600 avant notre ère, son apparence et son ergonomie n’a depuis cessé de subir des innovations constantes, de la Grèce Antique au Moyen-Âge. Initialement dédiée au confort d’une classe aisée, c’est à la Renaissance que la chaise connaît une grande démocratisation. Et pour cause : les progrès de l’époque et le développement du commerce ont rendu nécessaire le travail bureaucratique. Il devient important d’écrire, de consigner, de retranscrire les transactions commerciales, et ces tâches sont moins rébarbatives quand elles sont effectuées en position assise.

L’ergonomie de la chaise représente alors un enjeu.

D’objet ergonomique à icône

La chaise est le reflet de la société et de la temporalité historique dans laquelle elle est produite. En combinant parfaitement une fonction nécessaire et une esthétique spécifique, elle libère la création et permet d’imaginer sans entrave, produisant un objet qui reflète la vision de son créateur.

Mais au-delà des apparences, il est difficile d’ignorer le concept de Modulor lorsqu’on évoque le processus de conception d’une chaise. Le principe du Modulor a été développé par Le Corbusier en 1945. C’est une silhouette humaine standardisée utilisée comme norme par le célèbre architecte pour déterminer la structure et la taille de ses unités d’habitation, dont notamment la célèbre Cité Radieuse. Cette silhouette permet supposément un confort maximal d’usage, pour une meilleure relation entre l’Homme et son espace de vie. Ses mesures permettent ainsi de fixer la taille des meubles : 70 cm de hauteur pour un plateau de table, 86 cm pour le plan de travail d’une cuisine et 43 cm pour la hauteur de l’assise d’une chaise. Cette approche rationaliste est intéressante car elle aborde la question de l’ergonomie de manière moderne et adaptée à l’humain. On comprend alors que le design ergonomique est crucial, surtout lorsque l’on crée des produits destinés à un usage régulier. Ce type de design exige une compréhension approfondie de l’anatomie humaine, de la manière dont nous bougeons, et de la façon dont nous utilisons les objets du quotidien. 

Schéma de principe du Modulor par Le Corbusier

Ainsi, par une réflexion autour de l’usage la chaise se modernise toujours plus pour répondre à un véritable besoin contemporain : le confort.

Mais prendre en compte l’usage sans penser à la forme, est-ce bien connaître le design ?

En parallèle de l’évolution de notre rapport ergonomique à la chaise, les différentes révolutions industrielles permettent l’émergence de nouveaux procédés de fabrication. A cette période, le travail de matériaux innovants a pour objectif de simplifier la standardisation, et de fait, la reproduction en série. Prenons la chaise n°14 de Michael Thonet comme exemple.

L’ébéniste expérimente de nouveaux savoir-faire car il souhaite créer des produits en série, tout en leur donnant une forme aux courbes élégantes avec un poids remarquablement léger. Sacré challenge en 1836, à mi-chemin entre la première et la deuxième révolution industrielle ! Grâce à des expérimentations diverses, il se rend compte qu’en utilisant des pinces métalliques, de la vapeur et la flexibilité naturelle du hêtre massif, il parvient à courber gracieusement le bois. Ainsi créées, ses chaises ont un design innovant tout en étant adaptées à la production en usine car elles sont composées d’éléments simples à mettre en oeuvre.

La création de ce procédé permet à Thonet de déposer des brevets et de lancer le meuble en kit dans les années 1850 ; en décomposant ses chaises par éléments (dossier, assise, pied), l’empaquetage est optimisé et rend les meubles facilement transportables – 36 chaises dans une boîte d’1 mètre cube.

Par sa simplicité déconcertante et son élégance naturelle, le mobilier produit par l’usine de Thonet connaît une renommée à l’échelle mondiale à partir des années 1850-1860. Aujourd’hui, on la retrouve souvent dans les bistros et les cafés.

Grâce à sa simplicité d’usage, la chaise est l’objet qui donne le plus de liberté créative à ceux qui la conçoivent. De nombreux designers et artistes célèbres ont fait de la chaise un terrain d’expérimentation et d’innovation. Elle est une toile vierge, parfois même une œuvre d’art, et peut être adaptée selon les idéaux des concepteurs.

Plus qu’un meuble fonctionnel, elle est devenue une icône du design, symbolisant l’ingéniosité, la créativité et le style de l’époque dans laquelle elle naît.

Historiquement, la chaise a toujours reflété les évolutions culturelles et sociales. Des trônes majestueux des rois et des reines aux chaises de bistro parisiennes, chaque style de chaise raconte une histoire sur son époque et sur la société qui l’a créée. Au fil du temps, cette assise est devenue un miroir de notre mode de vie, de nos valeurs et de nos aspirations. Aujourd’hui plus que jamais, les designers sont appelés à se tourner vers l’avenir en imaginant le futur de la chaise dans une démarche vertueuse et durable, plus respectueuse de l’environnement.

Cette nouvelle contrainte modifie désormais le processus de conception : comment concevoir un objet fonctionnel et esthétique, tout en incluant l’utilisation de matériaux recyclables, en réduisant les déchets de production et en le rendant durable ?

Ainsi, une chaise n’est pas qu’une chaise. Plus qu’un objet utilitaire, c’est une icône, un clin d’œil à la liberté d’expression qu’elle permet. Elle est un point de convergence où la fonctionnalité rencontre l’ergonomie, où l’art s’allie à l’innovation, et où la culture et l’histoire se rejoignent. Dans un espace, c’est un objet visuellement prédominant permettant de déceler le ton, la direction d’un projet – rustique, minimaliste, scandinave, moderne… – en créant un dialogue avec son décor et son environnement.

En bref, la chaise est incontestablement un fondamental du design.

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